Les premières Assises du déclin agricole se sont tenues le 2 février au Sénat, notamment en présence de la ministre de l’Agriculture, du président du Sénat, et du sénateur Laurent Duplomb (Lr, Haute-Loire) et de nombreux parlementaires et représentants du monde agricole. Le constat est connu depuis des années. Des pistes de «reconquête» ont été évoquées. Il restera à les concrétiser.
La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, n’a pas trop apprécié le terme d’«Observatoire du déclin agricole et de l’autosuffisance» à l’origine du colloque éponyme du 2 février. Elle lui préférerait celui d’«Observatoire de la reconquête agricole» dont l’appellation résonne de manière plus entraînante et positive.
À l’image des nombreux orateurs qui se sont succédés à la tribune, elle établit un constat sans appel : La France voit son agriculture décrocher dans bien des secteurs, à commencer par celui de sa balance agroalimentaire qui s’est totalement effondrée en peu de temps : 8,2 milliards d’euros (Md€) en 2021, 10,3 Md€ en 2022, 6,5 Md€ en 2023, 4,9 Md€ en 2024 et «sans doute déficitaire cette année pour la première fois depuis cinquante ans. Nous sommes à - 515 millions d’euros fin novembre», a souligné Laurent Duplomb.
Dans un rapport de 2018, il alertait sur ce décrochage et le déclin à venir. Si l’histoire lui a donné raison, il aimerait maintenant qu’elle le contredise. Mais il n’est guère optimiste : «Si nous continuons dans la même logique, la France, qui reste malgré tout le premier pays agricole de l’Union européenne, sera dépassée en 2029 par l’Espagne, en 2033 par l’Italie et la Pologne et en 2036 par l’Allemagne», prédit-il.
Surréglementation
Cette situation n’est que le résultat de nombreux facteurs et de nombreuses erreurs : «le déclin démographique, la faiblesse des marges des industries agroalimentaires, la cherté du coût du travail, la judiciarisation du secteur agricole et naturellement la surréglementation», a égrené l’économiste Nicolas Bouzou.
La réduction des moyens de production met en péril de nombreuses filières. C’est le cas de celle des fruits à coque (noix, noisettes, amandes…) interdite d’utiliser l’acétamipride alors même que celle-ci est autorisée dans d’autres pays de l’Union européenne. La France consomme 50.000 tonnes de ces fruits par an mais n’en produit que 20.000. «Avec 6.500 hectares de vergers, le potentiel de production de la noisette est 15.000 tonnes par an. Mais faute de moyens de lutte contre la punaise diabolique, nous n’en faisons que la moitié», s’irrite Jérôme Bessières, vice-président de la coopérative Unicoque. Il s’interroge sur son avenir car le manque à gagner en raison de l’absence d’acétamipride lui coûte 2.000 euros/ha.
Yohann Barbe, président de la Fédération nationale des producteurs de lait (Fnpl) établit un constat identique sur sa filière, mettant en avant le déficit français sur la matière grasse, et le manque de vision stratégique de certains opérateurs privés.
Droit «idéologique»
Ce déclin de l’agriculture française est aussi la conséquence des normes juridiques, souligne Carole Hernandez-Zakine, docteure en droit de l’environnement. Plusieurs textes législatifs ont mis à mal le socle du droit rural français «venant le percuter de plein fouet».
Tout a commencé avec la loi de 1976 qui a reconnu l’environnement comme d’intérêt général majeur puis le Sommet de Rio en 1992 et la reconnaissance du principe de précaution dans la Constitution en 2005. «Un principe dévoyé en principe d’inaction», précise l’essayiste Olivier Babeau.
Ces textes ont entravé l’activité agricole car ils «ont inversé la logique selon laquelle la production est le principe et l’interdiction l’exception», insiste Carole Hernandez-Zakine. Ce droit de l’environnement est «idéologique» car il construit «une agriculture hors-sol». Elle appelle à réarmer le droit rural et donc agricole, en s’appuyant notamment sur la reconnaissance de l’agriculture comme d’intérêt général de la Nation. «Il faut réécrire le droit rural autour de ce principe», exhorte la juriste. «Il n’est pas trop tard pour le rebond», enchaîne Dominique Chargé, président de La Coopération Agricole qui entend reconquérir la «compétitivité de nos métiers», notamment par une meilleure organisation des filières afin de peser plus sur l’aval. «Il faut contractualiser ce qui permettra de sécuriser notre revenu et aussi reconquérir nos zones intermédiaires».
Le président des coopératives appelle également à accélérer la loi sur la simplification qui est en discussion depuis deux ans. Cette loi est nécessaire pour raccourcir les délais d’implantation et/ou d’extension d’élevages. Il lui semble enfin indispensable de dialoguer avec la société pour apaiser les tensions existantes.



