L’Institut des hautes études des mondes ruraux (Ihemru) a organisé, début février à Paris, un colloque sur le thème «Femmes en ruralité : essentielles et invisibles ?». L’occasion notamment de centrer le débat sur les femmes en politique à l’approche des élections municipales.
«Inverser le regard et rompre le misérabilisme». Telle est le leitmotiv de la sociologue Sophie Orange, professeure à Nantes-Université, qui veut donner une image positive des femmes en ruralité, «car ce sont des femmes qui restent sur le territoire et le font vivre, avec leurs compétences, leurs savoirs et leurs savoir-faire».
Certes, de nombreux problèmes restent à résoudre, ceux des mobilités, des violences faites aux femmes, d’un manque de reconnaissance globale, de la parité «car les ruralités peuvent être des amplificateurs d’inégalités entre hommes et femmes», pointe la sénatrice Marie-Pierre Monier, (Ps, Drôme), coautrice du rapport «Femmes et ruralités : en finir avec les zones blanches de l’égalité»*.
Syndrome de l’imposteur
«Les femmes rurales apportent beaucoup aux territoires», poursuit Sophie Orange qui loue le travail réalisé au quotidien par les aides à domicile, les infirmières libérales, les aides aux enfants, les assistantes maternelles, les aides-soignantes etc., «toutes celles qui compensent le recul des services publics». Elles sont «engagées : 60 % des présidents d’associations en ruralité sont des femmes», rappelle Martial Foucault, professeur des universités et politologue.
Cet engagement associatif leur ouvre souvent les portes des municipalités même si elles n’étaient en 2020 que 17,5 % à être devenues maires de leur commune. Ce qui constitue un net progrès en comparaison des 0,3 % de 1947. À chaque élection municipale, le nombre de femmes qui deviennent maires augmente d’environ +2 %.
«Cependant, à ce rythme-là, il faudra plus de 70 ans pour parvenir à une parité totale hommes-femmes pour diriger les exécutifs locaux», souligne-t-il. L’un des problèmes majeurs reste encore «l’assignation de rôle», c’est-à-dire le fait que les femmes soient cantonnées dans des tâches «spécifiques» comme la petite enfance, l’éducation, la vie associative... En France, seulement 5 % des femmes sont adjointes aux finances. «Il faut en finir avec les stéréotypes de genre et le syndrome de l’imposteur», plaide Marie-Pierre Monier.
Multi-engagées
Rajeunir les cadres et pousser les jeunes femmes rurales à s’engager dans la vie locale est un autre défi : «être maire dans une commune de moins de 1.000 habitants, c’est en moyenne 25 heures de travail par semaine, en plus de son travail quotidien», témoigne Michel Fournier, ministre délégué à la Ruralité, maire de Voivres (Vosges) depuis 1989.
La tâche est compliquée car les jeunes de moins de 40 ans construisent leur vie personnelle et professionnelle. La crise de confiance envers le monde politique dénoncée par de nombreuses organisations ne pousse pas à l’engagement. En 1983, 12 % des maires avaient moins de 30 ans. En 2020, le chiffre est tombé à 3 %. Parmi eux, une infime poignée de jeunes femmes : seulement 35 selon Achille Warnan, enseignant-chercheur à l’Institut d’urbanisme et de géographie alpine, «Les femmes rurales sont multi-ressources et multi-engagées, elles font parfois des triples journées. Pourquoi devraient-elles s’engager plus ?», nuance Sophie Orange.
Les règles actuelles prévoient la création, pour les élections municipales des 15 et 22 mars, des listes «chabada» (un homme-une femme) y compris pour les communes de moins de 1.000 habitants. Les femmes seront mathématiquement mieux représentées dans les conseils municipaux. Mais combien seront maires ? «Si on atteint 30 %, on aura franchi un pas», estime Martial Foucault.



