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GDS GRAND EST : L’anticipation, première ligne de défense en temps de crise sanitaire

De g. à d. : Catherine Lutz, Bruno Colin, Luc Barbier, Christian Haessler, Bruno Faucheron, Alain Boulard, Florence Sezeur et Jean-François Bodineau.  Photo Justine Joris
De g. à d. : Catherine Lutz, Bruno Colin, Luc Barbier, Christian Haessler, Bruno Faucheron, Alain Boulard, Florence Sezeur et Jean-François Bodineau.  Photo Justine Joris

Marquée par des bouleversements importants, l’année 2024 a été mouvementée pour le Gds Grand Est. Alors que les éleveurs s’en remettent à peine, d’autres maladies font surface dans toutes filières confondues, l’occasion pour les acteurs de la défense sanitaire agricole de rappeler l’importance de l’anticipation dans la gestion de crise.

L’événement sanitaire en élevage le plus marquant en 2024, en Grand Est, reste la crise sanitaire liée à la Fco, qui a débuté dans les Ardennes avant de se propager à une large part des exploitations agricoles de la région. Les élevages laitiers ont été particulièrement touchés, avec une chute de 10 % de la production laitière régionale, aggravée par une dévalorisation des prix pour les éleveurs bovins et ovins. «Au total, la maladie aurait engendré plus de 80 millions d’euros de pertes dans le Grand Est, dont 40 millions rien que pour la filière laitière bovine», souligne Jean-François Bodineau, responsable de l’équipe Élevage-Économie- Filières à la Crage. Au total, plus de 14.000 vaches en surmortalité ont été recensées à l’automne par rapport à 2023, suivies d’un second pic début 2025 avec plus de 6.000 bovins supplémentaires. Ces chiffres illustrent clairement l’ampleur de la surmortalité liée à la Fco, et le besoin d’actions pour les éleveurs.

Depuis 2024, le Groupement de Défense Sanitaire (Gds) Grand Est est officiellement reconnu par l’État comme Organisme à vocation sanitaire (Ovs). Cette reconnaissance consacre son rôle essentiel dans la prévention, la surveillance et la maîtrise des maladies animales, en collaboration étroite avec les éleveurs, les vétérinaires et les autorités sanitaires. Au-delà d’un simple statut administratif, cette habilitation renforce sa légitimité pour coordonner les actions sanitaires régionales, mobiliser les moyens nécessaires, et travailler de manière concertée avec l’ensemble des acteurs des filières. C’est aussi un outil opérationnel de proximité, au service des réalités de terrain, qui permet de mieux répondre aux enjeux sanitaires et économiques auxquels sont confrontés les producteurs.

Alors que l’État prévoit une restructuration budgétaire à l’échelle régionale, le Gds et les producteurs présents font part de leurs inquiétudes face à la réduction des moyens alloués à la protection sanitaire.

«Ce choix budgétaire, bien qu’en partie imposé, relève aussi de la volonté du Conseil régional. Or, le sanitaire est un pilier fondamental. Ce qui est invisible, comme la prévention et la sécurité sanitaire, est parfois bien plus structurant que ce qui saute aux yeux, comme les bâtiments ou les infrastructures. Il est indispensable de maintenir un budget conséquent pour sécuriser nos filières et garantir la confiance des consommateurs», souligne Fabrice Couturier, président de la Frsea Grand Est.

Pas de gestion sans anticipation

«Si la crise a révélé la fragilité du système en situation d’urgence, elle a aussi mis en évidence un enseignement fondamental : l’anticipation reste la meilleure des protections. Repérer les signaux faibles, croiser les données, mobiliser rapidement les expertises sont autant d’actions qui peuvent limiter les impacts lorsqu’un agent pathogène commence à circuler » signale Florence Sezeur, présidente de Gds Grand Est. En effet, anticiper une crise passe par une période de préparation cruciale : la veille sanitaire par la caractérisation des maladies dans les pays voisins (transmission, symptômes, risques, etc.), la préparation à l’éradication de la maladie (moyens de vaccination, abattages), et la prévention par la gestion des mouvements et la communication entre les éleveurs. Ces missions sont assurées par Gds France en majorité, mais nécessite l’aide d’autres organisations comme les institutions publiques pour la réglementation, les vétérinaires pour le travail de terrain, ou les laboratoires pour les méthodes de lutte.

Cette anticipation, cependant, ne peut être portée uniquement par quelques acteurs isolés sur les territoires. Elle suppose une «mobilisation coordonnée, structurée, et dotée de moyens tangibles», explique la présidente de Gds Grand Est. «À l’échelle régionale, cela implique une capacité à partager l’information en temps réel entre les exploitations, les vétérinaires, les organisations professionnelles, les services de l’État et les laboratoires. Nous sommes trop souvent confrontés à la désinformation ou au manque d’informations officielles. Nous devons communiquer entre les départements et entre les régions car les institutions ne sont pas capables de réaliser ce travail de coordination. Par exemple, dans le cas de la dermatose nodulaire contagieuse (Dnc), nous ne savons pas ce qui se passe sur le terrain sauf, si nous contactons directement les vétérinaires du réseau : ce n’est plus possible ! Pour anticiper, nous avons besoin d’informations claires», exprime Catherine Lutz, présidente du Groupement Technique Vétérinaire (Gtv) Grand Est. Cela demande aussi une culture commune de l’urgence sanitaire, partagée par tous les maillons de la chaîne et non seulement les producteurs et les vétérinaires.

Le besoin de communication

La communication joue ici un rôle central. Lors de la crise, le manque de clarté sur les protocoles de vaccination, les zones de circulation virale ou les critères d’indemnisation a parfois freiné l’engagement des éleveurs. Une meilleure anticipation aurait permis de diffuser des messages clairs, validés scientifiquement, et relayés de manière cohérente à tous les niveaux : du national au terrain. Cela suppose la mise en place d’outils de communication robustes, réactifs, et adaptés aux réalités du monde agricole. «Nous avons besoin d’une instance de concertation qui regroupe des acteurs de tous les domaines. Nous avons systématiquement un cran de retard pour réagir. Il y a du retour d’expérience à partager : il faut admettre nos erreurs et corriger le tir. Parlons-nous et réunissons-nous pour mieux rebondir» suggère Florence Sezeur.

Mais la volonté seule ne suffit pas. Les retours de terrain convergent : pour anticiper, il faut des moyens humains et financiers concrets. Des équipes capables de surveiller, d’analyser, d’intervenir ; des systèmes informatiques interconnectés ; des stocks de vaccins ou de matériel prêts à l’emploi ; des dispositifs d’aide financière mobilisables rapidement. Sans cela, même les meilleures intentions restent lettre morte. Le rôle des Ovs, comme Gds Grand Est, apparaît plus que jamais stratégique. Ancrés dans les territoires, en lien direct avec les éleveurs et les vétérinaires, ils sont en première ligne pour détecter les anomalies, déclencher l’alerte, et proposer des réponses adaptées. Encore faut-il que leur action soit reconnue, financée, et pleinement intégrée dans les chaînes de décision.

Tous et toutes concernées

«La crise récente a montré que l’enjeu sanitaire ne se limite pas à la santé animale : il touche l’ensemble de l’équilibre économique, social et humain des filières» indique Christian Haessler, vétérinaire et chef sur service de l’alimentation à la Draaf Grand Est. Luc Barbier, vice-président de la commission Agriculture, viticulture et forêt à la Région Grand Est surenchérit ce propos : «le sanitaire est l’affaire de tous». Renforcer l’anticipation, c’est donc investir dans la résilience collective. C’est passer d’une logique défensive à une stratégie offensive, où la préparation prévaut sur la réaction dans l’urgence. Et c’est, surtout, faire le pari de l’intelligence collective, celle qui permet d’affronter ensemble les crises à venir.

Biosécurité : Sanibov fait la différence

En 2025, Sanibov s’impose comme un outil incontournable de biosécurité dans les élevages bovins français. Développé par le réseau des Gds et les Chambres d’agriculture, ce dispositif, utilisé en collaboration avec les vétérinaires ou techniciens sanitaires, permet d’établir un diagnostic structuré des pratiques d’élevage, d’évaluer les risques selon le type d’exploitation, et de géolocaliser les mouvements d’animaux pour générer automatiquement un plan d’action adapté.

Déjà opérationnel pour la Bvd et l’Ibr, Sanibov vise à intégrer progressivement toutes les maladies à risque sur le territoire, avec un déploiement national amorcé en 2025. Bien que son usage ne soit pas obligatoire, il s’impose comme un outil essentiel pour tous les éleveurs et marchands de bestiaux. Grâce à des alertes visuelles (système de feu) en cas de problème détecté lors de l’analyse régulière des animaux, Sanibov permet d’éviter le mélange des animaux malades lors des mouvements territoriaux, et renforce la prévention à l’achat.

Le Grand Est joue un rôle moteur dans sa diffusion en assurant démonstrations et sensibilisation. Connecté aux autres bases de données sanitaires, Sanibov devient un outil de pilotage collaboratif, assurant un suivi dans le temps via des indicateurs de progression. Son adoption généralisée marque une avancée majeure vers une biosécurité territorialisée, préventive et structurée, face à une pression sanitaire croissante.