Pendant dix ans, l’Inrae a cultivé des céréales et des plantes industrielles sur neuf sites d’exploitation expérimentaux sans épandre de pesticides. Les résultats techniques constituent des références importantes, en phase avec les potentiels agronomiques des sites.
La France, comme les autres États membres de l’Union européenne, a mis en place un plan national de réduction de l’utilisation des pesticides. Baptisé Ecophyto et lancé en 2008, il a pour objectif de diminuer le recours aux produits phytosanitaires tout en maintenant un niveau de production et de qualité élevé.
L’Inrae est allé plus loin en expérimentant le «zéro pesticides». Il a bâti Rés0Pest, le réseau expérimental de huit, puis de neuf* systèmes d’exploitation en grandes cultures et en
polyculture-élevage, répartis sur l’ensemble du territoire hexagonal, sur lesquels aucun pesticide n’a été épandu entre 2013 et 2022.
Sur ces sites d’expérimentation, la rotation des cultures repose sur l’alternance de six à sept productions de céréales, de légumineuses, d’oléagineux et de plantes étouffantes (chanvre). Peu sensibles aux ravageurs et aux maladies, ces dernières font office de barrière sanitaire. Sur les sites Grignon (Yvelines) et Estrées-Mons (Somme), l’assolement intègre des cultures de pommes de terre et de betteraves sucrières. Selon les années, les parcelles sont implantées après labour, en semis direct ou en mettant en œuvre des techniques de cultures simplifiées après des Cipan**.
Territoires fertiles
Dans les champs, les plantes sont alignées et espacées pour rendre le désherbage mécanique possible en automne, voire au printemps. Mais durant les premières années, jusqu’à 80 heures de travail par hectare avaient été nécessaires pour désherber des parcelles de betteraves fourragères.
Après avoir publié un rapport intermédiaire en 2018 pour présenter les résultats technico-
économiques et environnementaux obtenus au terme de cinq ans d’essais, l’Inrae réédite l’exercice en dévoilant le mois dernier, le rapport intitulé «Réseau expérimental de systèmes de culture zéro pesticides en grandes cultures et polyculture-élevage» après dix années d’expérimentations (2013-2022). Les résultats obtenus sont originaux et constituent des références importantes, d’autant plus qu’ils bénéficient d’un recul de dix années d’expérimentation.
«Même s’il ne faut pas occulter certains échecs rencontrés par ces systèmes de culture, les niveaux de production atteints (quantité et qualité), le maintien de la capacité productive à long-terme (fertilité physico-chimique et maîtrise des bioagresseurs), et dans une moindre mesure, les résultats économiques obtenus, sont très encourageants pour des systèmes de culture avec un tel niveau de rupture vis-à-vis de l’utilisation des pesticides», analyse l’Inrae. Avec zéro pesticides, les terroirs les plus fertiles restent les plus productifs.
à Grignon, les rendements des cultures de blé et de triticale ont toujours été supérieurs aux objectifs fixés (respectivement 55 q/ha et
50 q/ha) durant les dix années. Entre 2013 et 2022, le seuil de 70 q/ha a même été franchi à deux reprises. La culture de colza a toujours été concluante à Mons avec des années à plus de 30 q/ha ou moyenne (<30 q), mais sur le site de La Bretenière en Côte-d’Or, les résultats sont très hétérogènes. à Mons, les rendements de betteraves ont parfois dépassé le seuil de
100 t/ha alors que l’objectif fixé était de 50 t/ha.
Marges nettes
«La diversification des cultures et des pratiques culturales sont des leviers efficaces pour assurer la durabilité des systèmes de culture, explique l’Inrae. à l’avenir, on pourra disposer de variétés plus adaptées à ce type de système de culture (rusticité, pouvoir couvrant…) pour obtenir de meilleurs résultats».
Au Rheu (Ille-et-Vilaine), les performances céréalières étaient au-deçà des attentes et cultiver des betteraves fourragères exigeait jusqu’à 80 heures de désherbage manuel par hectare sans atteindre l’objectif de rendement (objectif 150 quintaux de matière sèche). Malgré les aléas climatiques auxquels les systèmes d’expérimentation n’ont pas pu échapper (2016 a été une année catastrophique dans toute la France), les marges semi directes obtenues sont cohérentes entre-elles.
Le site de Grignon surpasse les autres avec des marges semi nettes de deux à trois fois le Smic annuel durant les dix années d’expérimentation. Mais sur l’exploitation de La Bretenière, les montants des marges semi nettes sont plus hétérogènes, d’un à deux Smic annuel selon les années. En fait, les montants de ces marges sont très liés aux cours des céréales. En 2013, la marge semi nette équivalait trois Smic annuels sur la moitié des sites. Mais au Rheu et à Lusignan (Vienne), elle a été inférieure à un Smic annuel durant les dix ans d’expérimentation.
à l’avenir, une des clés de la rentabilité de ces systèmes de culture avec zéro pesticides réside sans doute dans la possibilité de mieux valoriser les récoltes issues de culture non traitées.
(*) Auzeville à partir de 2018
(**) Culture intermédiaire piège à nitrates



